EBU -Répandre la sagesse et la compassion

Adopter le point de vue de l’Enseignement
25 juin 2018

C’est leur souhait de se transformer et de résoudre des souffrances karmiques profondes qui a présidé à la rencontre de Sabine et Sabira. Ensemble elles cheminent, apprennent à polir leur cœur, à ouvrir leur conscience et insufflent autour d’elles, aux jeunes qui les entourent et à leurs familles, des mondes de sagesse et bienveillance là où régnaient autrefois la guerre, la négativité, la violence…
Sur le chemin, apparaissent des mondes ignorés, des mondes de relations qui appartiennent au passé mais influent aujourd’hui encore sur leur existence. Seul le développement de la sagesse et de la compassion les libéreront et donneront un sens profond à leur rencontre.
Sous la forme d’un dialogue, elles retracent toutes deux les grandes lignes de plusieurs années de recherche.

Sabine : Bonjour à tous, je m’appelle Sabine Terpereau. J’ai 43 ans. Je suis membre du Bouddhisme Reiyukai depuis un peu plus de 20 ans. J’ai rencontré l’enseignement du Soutra du Lotus après un grave accident, une épreuve qui m’a poussée à solliciter l’aide de mes ancêtres, une arrière-grand-mère en particulier, et à m’engager, en contrepartie, à ne plus faire n’importe quoi de ma vie.

Sabira : Bonjour je m’appelle Sabira Trifi. J’ai 39 ans. J’habite à Angoulême et j’ai rencontré la pratique du Reiyukai il y a maintenant 13 ans. Je vivais alors un moment de doute très difficile. Je désirais ardemment trouver un sens à ma vie. J’ai ressenti que je devais aller en Algérie pour me recueillir sur les tombes de mes ancêtres et solliciter leur aide, celle de ma grand-mère en particulier. Au retour de ce voyage, j’ai rencontré Sabine et à travers elle, le Reiyukai.

Sabine : Nous nous sommes rencontrées dans un quartier sensible de la périphérie de la ville d’Angoulême, dans le sud-ouest de la France où nous vivons toutes les deux aujourd’hui.

Sabira : C’est un quartier qui, depuis plusieurs décennies, accueille essentiellement des populations immigrées, notamment du Maghreb.

Sabine : Il y a 13 ans, en janvier 2005, je participe à un temps de partage de l’enseignement. J’entends qu’on peut vraiment aspirer à faire une rencontre, souhaiter recevoir un « compagnon, un ami spirituel », avec qui accomplir un chemin de transformation et de résolution karmique essentiel. J’entends aussi, qu’autour de nous il y a des êtres qui ont un lien particulier avec l’enseignement du Bouddha et que la force de notre détermination peut les faire apparaître. « C’est possible de le vérifier ! » me dis-je – J’entreprends alors de réciter l’intégralité du Soutra du Lotus pendant 28 jours pour être inspirée, avec le vœu ardent de vivre cette rencontre, et une grande confiance.

Sabira : A ce moment-là, je ne connais pas encore Sabine, pourtant ma réalité change de façon inattendue. Je suis à ce moment-là, éducatrice de rue en prévention de la délinquance dans des quartiers dits sensibles et je suis mutée dans un nouveau quartier pour travailler avec une nouvelle enseignante, Sabine, à qui on vient de confier une classe d’accueil de jeunes nouvellement arrivés en France.

Sabine : Quand je rencontre Sabira, je perçois que ce n’est pas une rencontre ordinaire, je fais le lien avec mon vœu, d’autant plus que je perçois sa quête de sens. Pourtant, moi qui ai toujours eu beaucoup de joie à partager l’enseignement du Bouddha, cette fois-ci, je ressens qu’un cyclone s’engouffre dans ma vie et que ça ne va pas être facile !». Mais immédiatement, je la sens très attentive, je vois ses oreilles s’ouvrir…

Sabira : Quand je rencontre Sabine, je suis très attentive à ce qu’elle me dit parce que je trouve son attitude remarquable. J’observe la manière dont elle considère ses élèves, ses collègues. Elle est lumineuse, incarne une bienveillance qui me touche et ouvre mon cœur. Je me souviens de m’être formulée : « j’aimerais bien être comme ça moi aussi ! » La première fois que Sabine m’invite à une réunion, je ressens une tempête puissante autour de moi. Je vois qu’il se passe quelque chose, que ma venue à cette réunion met en mouvement d’autres dimensions. Je suis paniquée. Cet état ne s’apaise que lorsque je commence à réciter le soutra : j’ai le sentiment profond de reconnaître cet enseignement et je pleure de gratitude.

Sabine : Dès que Sabira commence à pratiquer, je vois beaucoup de jeunes qui veulent commencer ce chemin d’éveil avec elle. Leurs expériences extraordinaires, notamment de réparation de liens aux parents, nous font percevoir la puissance du monde spirituel en mouvement.

Sabira : Lorsque je rencontre la pratique du Reiyukai, j’entends : « Ce chemin se fait avec les autres, ce n’est pas un projet de transformation personnel. Cette pratique nous invite à faire lever le cœur que tous les êtres, nos ancêtres et tous les gens qui nous entourent, progressent pour réaliser ensemble le monde de Bouddha. » Portée par cette énergie, cet enthousiasme je partage cet enseignement avec plein de gens. Je brûle d’envie d’aller à la découverte de tout ce que j’entends.

Sabine : Durant l’automne 2005 nous vivons en France des événements tragiques. Dans une cité de la banlieue parisienne, le décès de deux jeunes d’origine étrangère fuyant un contrôle policier, soulève des émeutes. Dans toutes les banlieues, la jeunesse crie sa colère.

Sabira : Au moment de ces révoltes, je rencontre une pratiquante japonaise qui a développé une grande conscience. En arrivant en France, cette vieille dame perçoit que cette réalité de guerre a sa racine dans le monde spirituel. Elle exprime sa tristesse de voir la France dans un tel état de souffrance. Elle ressent l’état des ancêtres dans le monde spirituel : ils ont combattu pour la France, donné leur vie, et sont très en colère d’observer que la France n’a aucune considération ni aucune reconnaissance pour leur descendance. C’est cette colère qui se manifeste par la violence des jeunes dans les quartiers. Je trouve vraiment extraordinaire d’avoir cette vision du lien entre le monde spirituel et la réalité que nous vivons.

Sabine : Au moment où Sabira entend ça et où sa conscience s’ouvre à ces nouvelles dimensions, aux lois de l’interrelation et de l’enchainement conditionné des causes et des effets, de mon côté, je fais toutes sortes de liens, de connections qui confirment mon intuition que je ne l’ai sans doute pas rencontrée par hasard : j’apprends que l’endroit où je travaille, qu’on appelle Le champ de manœuvres, est un camp d’entraînement militaire où mes deux grands-pères, nés à plusieurs centaines de kilomètres de là, ont passé 2 ans de service militaire avant de prendre part pour l’un, à la 2nde guerre mondiale ; je me retrouve à travailler avec des jeunes d’origine étrangère, dont beaucoup arrivent d’anciennes colonies françaises ; plusieurs hommes de ma famille se sont battus sous le drapeau français contre l’indépendance de l’Algérie ; Sabira est d’origine Algérienne ; enfin, la région où nous vivons, est, dès le 8ème siècle, le théâtre d’affrontement entre les empires chrétien et musulman.

Sabira : Pour ma part ma famille a été profondément traumatisée et marquée par la guerre d’Algérie. Ma mère y a perdu son père qui s’est fait assassiner. Mon père, lui, a subi, toute son adolescence, les humiliations des colons pour qui il travaillait et, durant la guerre, a été torturé par les soldats français. Mes parents sont donc arrivés en France dans un état de souffrance profond, mon père mû par un sentiment de rancœur.

Sabine : Cet état de guerre se manifeste régulièrement dans notre relation. Concrètement, quand mon cœur est habité de haine et de colère à l’endroit de Sabira, je vérifie souvent qu’elle en est affectée à distance, soit qu’elle tombe malade, soit qu’elle vive dans le même temps des événements violents. Face à cet état de souffrance, mes aînés de pratique me ramènent constamment à mon vœu initial, c’est-à-dire « Tu as souhaité rencontrer Sabira pour résoudre des choses essentielles, pour élever ta conscience, pour nettoyer ton cœur et ton esprit. C’est parce que vous allez vous engager ensemble pour le bonheur des autres que vous nettoierez ces résurgences du passé et vous libérerez de ces influences. Souhaite progresser avec elle ! ». Je dois sans cesse éduquer mon esprit pour resituer à ce niveau-là le sens de notre relation.

Sabira C’est aussi difficile pour moi que pour Sabine. J’entends souvent : « Regarde ce qui te met dans ces états-là » J’observe alors que je souffre dans ce lien des mêmes maux, des mêmes fonctionnements que ceux que j’ai connus avec mes parents. J’entends aussi : « Si tu vis ça avec Sabine, comme avec tes parents, c’est que cette réalité a racine en toi ! Apprends, regarde, pratique et transforme-toi. » C’est ce qui me donne la force de réciter le soutra et de demander au monde spirituel : « Qu’est-ce que je ne vois pas ? Qu’est-ce que j’ai à transformer pour me libérer et ne plus avoir à vivre des relations établies sur le pouvoir ? »

Sabine : Je me souviens d’une prise de conscience particulière à l’occasion d’une action de pratique. Nous étions 9 femmes, d’origines différentes, de couleurs de peau différentes. Au cours de cette réunion, j’ai eu la vision de l’histoire ancestrale de chacune : des histoires marquées par l’oppression des colonisations, de l’esclavage, des religions, des hommes, des parents.
Sabira : Je me souviens d’un moment merveilleux car, au-delà de nos différences culturelles, de nos origines sociales, nous avions toutes la même incapacité à accepter la réalité et à nous remettre en cause

Sabine : Chaque fois que Sabira et moi prenons refuge ensemble devant nos autels pour être aidées à réaliser l’Enseignement, nous éprouvons instantanément une grande joie…
Sabira : Nous assistons à toutes sortes d’expériences qui échappent à notre compréhension, à notre pouvoir : nous observons des mouvements chez nos compagnons de pratique et, parallèlement, chez les jeunes avec lesquels nous travaillons.

Sabine : Ils viennent de nombreux « points chauds » du globe et forment un groupe potentiellement explosif, traversé de tensions. Beaucoup de jeunes ont vécu des horreurs, sont brisés. A chaque fois que Sabira et moi faisons l’effort de nous remettre en cause et de nous déterminer à nous transformer, nous voyons cet esprit-là circuler : les conflits se sont désamorcés et font place à une atmosphère relationnelle très pure, très joyeuse, très constructive. Nous voyons les jeunes se réparer, progresser de manière étonnante, prendre confiance en leur potentiel.

Sabira : Plus largement, cette atmosphère de bienveillance et de considération se répand dans tout l’établissement, voire tout le quartier. Peu à peu se forme, avec tous les enseignants, le chef d’établissement, les partenaires sociaux un véritable « sangha éducatif » uni dans un même but : le progrès des jeunes. En août 2015, Sabine et moi, avec d’autres membres de notre tradition, avons la possibilité d’aller approfondir notre recherche spirituelle au Japon, là où est né le bouddhisme Reiyukai, et notamment à Mirokusan, qui est un lieu dédié à la jeunesse.

Sabine : De ce voyage, je reviens avec 2 trésors : dans un lieu dédié au boddhisattva Maitreya, une expérience d’ouverture des sens et du cœur qui me fait percevoir à quelles extraordinaires dimensions d’amour et de compassion un être humain peut se relier, et je reviens avec un objectif, un encouragement entendu d’une très ancienne pratiquante japonaise : « C’est important maintenant d’acquérir un cœur pur comme de l’eau, qui ne blesse personne et n’est blessé par personne… »

Sabira : De ce voyage comme Sabine, je reviens avec des clés précieuses. Tout d’abord, le fait que « nous pouvions, durant ce voyage, faire l’expérience de mettre nos 2 pieds dans le monde spirituel. » Cette phrase me pénètre : je vérifie qu’effectivement, il y a bien 2 mondes et que, dès que je sollicite le monde spirituel, je pénètre véritablement une autre dimension où je suis aidée, inspirée et portée. La deuxième chose c’est que je ressens l’importance de rechercher comment donner maintenant accès aux jeunes à l’enseignement du Soutra du Lotus .Je fais alors le vœu de les accompagner jusqu’à leur envol. A travers la pratique du bodhisattva avec mes compagnons, je commence à voir les causes de ce modèle de soumission enraciné dans ma famille : les femmes soumises à leurs maris, à leurs enfants, à leur communauté. Lorsque je me libère de ces modes de fonctionnement, ma mère, qui a souffert de la violence de son mari pendant 45 ans, prend naturellement conscience du même fonctionnement. Elle trouve la force et le courage de prendre sa vie en main.

Sabine : Quand je réalise à quel point Sabira et moi sommes semblables, je vois instantanément mon cœur dur et exigeant et mon manque d’attention pour mes enfants. Je vis alors l’une de mes expériences spirituelles les plus fortes : ouvrir mon cœur de mère pour ma fille aînée. J’ai l’impression de la rencontrer pour la première fois. Tout est beau, lumineux, parfait. C’est un jour merveilleux.

Sabira : Certains jeunes avec qui je commence à pratiquer prennent de la drogue, d’autres sont déscolarisés, incapables de vivre dans la réalité. Grâce à leur pratique, ils deviennent progressivement de jeunes adultes responsables. Je suis heureuse de voir comment ils construisent leur vie avec sagesse et s’engagent avec compassion. En parallèle, j’apprends à respecter mes enfants et les gens autour de moi. J’apprends à les aimer tels qu’ils sont, à respecter leur libre arbitre sans les juger, sans croire que je détiens la Vérité.

Sabine : Depuis que nous avons commencé à préparer cette conférence, plusieurs jeunes que nous avons accompagnés dans le contexte professionnel sont revenus nous nous voir, ils se sont confiés à nous et nous ont raconté leur parcours de construction. Ils sont maintenant intégrés socialement et extrêmement reconnaissants.
Que ce cheminement est encourageant ! Souhaitons que le plus grand nombre possible de jeunes aient accès aux enseignements du Bouddhisme et créent de belles relations d’amitié spirituelle ; que, ce faisant, ils changent leur destin et répandent à leur tour « sagesse et compassion » au sein de leurs familles et de la société.